Lettre à Francesco Alberoni
Un hommage poétique et intime adressé à mon mentor de la sociologie amoureuse. De la flamme consumante du Choc amoureux au havre serein de L'Amitié, le récit d'un songe lumineux qui révèle l'incarnation vivante de l'Amouritié sous les traits de Shoshana.
Cher Monsieur Alberoni,
Cette nuit, j’ai fait l’expérience du songe le plus lumineux et le plus insensé qu’un homme puisse porter en son for intérieur. Mais avant de vous dévoiler cette épiphanie, permettez-moi de situer l’origine de mon cheminement.
Depuis quelque temps, je retourne à vos écrits afin d’y sonder une réponse à ce vide abyssal qui me hante depuis de longues années. Il ne s’agissait point là d’un déchirement violent, mais d’un état insidieux, d’une torpeur tenace qui s’imprégnait en tout mon être à la manière d’une calamité intime. Il y a plusieurs décennies, Le Choc amoureux constituait mon viatique, le prisme indépassable par lequel je déchiffrais les vertiges de l’énamourement — cette flamme dévorante qui consumait l’âme de l’intérieur, tourment sublime autant que ruine progressive de l’être. Aujourd’hui, c’est L’Amitié qui s’est muée en ma lecture de chevet, ma compagne fidèle, mon havre.
J’aspirais avec tant d’ardeur à toucher cet état de grâce qui m’apparaît comme le plus achevé et le plus limpide des liens : l’amitié sertie d’une tendresse érotisante. Cette perspective semblait d’une évidence souveraine, et pourtant j’avais l’impression vertigineuse de poursuivre une chimère insaisissable. Était-ce seulement concevable dans l’ordre des choses humaines ? Pouvais-je prétendre, sans vanité, habiter un jour un tel sanctuaire ? En observant le monde, en fouillant ma propre mémoire et mes contemplations, je ne rencontrais personne qui portât la trace de cette plénitude. Était-ce là un secret jalousement gardé ? Ce que vous avez conceptualisé sous le nom d’« amitié érotique », mon cœur l’avait baptisé d’un mot unique : l’Amouritié.
Ce matin, à l’instant ténu où mes paupières se sont entrouvertes, un rai de lumière auréolait ma chambre, filtré par le rideau que mon chat, dans ses allées et venues nonchalantes, soulevait par intermittence. Tandis que je reprenais tranquillement possession de mes sens, une onde de béatitude ineffable m’a submergé — jamais encore pareille plénitude n’avait investi mon esprit.
Puis, lentement, les réminiscences ont commencé à faire surface, pareilles aux vestiges intacts d’une cité engloutie que la marée découvre enfin à la lumière du jour. Les images de mon rêve se sont recomposées une à une. J’ai revu les traits de cette femme, un visage d’une infinie douceur ; j’ai retrouvé la mémoire de son sillage, effluve délicat d’un baume ou d’une crème épousant le grain de sa peau. Bien loin des succubes de mes songes d’antan, son apparition tenait bien plus de la pureté angélique que de l’illusion délétère. Tout s’éclairait alors : ce bien-être indicible procédait de ses caresses, mais plus encore de la trame vivante de nos échanges, de nos rires partagés, de cette complicité tissée fil à fil au gré de nos heures communes. Cette femme, j’avais la certitude de la connaître de toute éternité, comme si elle était gravée dans le code même de mon existence. Elle faisait corps avec moi, mais affranchie du joug de la passion aveugle, loin des fusions oppressives et déchirantes. Tout en elle n’était que grâce, légèreté et pleine liberté.
Le souvenir de cette vision — que je ne puis qualifier autrement que de rêve lucide — s’est alors chargé d’une intensité bouleversante. Mon regard s’est posé sur le coffre au pied de mon lit, où reposait, froissée en boule, cette étoffe d'un rouge incandescent — un écarlate vibrant comme la braise vive d'un feu de forge. Ce simple tricot de coton, témoin muet de nos heures, je l’ai pris dans mes mains pour l’approcher de mon visage. En y plongeant mes sens, j'ai retrouvé l'empreinte tangible de notre veille : les effluves intacts de son parfum et la tiédeur de sa peau encore prisonniers de la trame du tissu. Le vertige de la volupté m'a foudroyé.
Je n’avais pas rêvé dans le vide de l’illusion. Tout était vrai, palpable, irréfutable. L’Amouritié n’est ni un mirage ni une chimère : elle est une réalité vivante, et elle porte un nom : Shoshana.
Ce bien-être originel a envahi chaque pore de ma peau, éveillant en moi une exaltation limpide et sans partage. Je me sens investi d’une puissance sereine, ivre de bonheur et souriant à la vie plus que jamais.
À travers ces lignes, c'est un hommage vibrant que je tiens à vous rendre, cher Mentor. Depuis tant d'années et d'époques de ma vie, votre pensée a cheminé à mes côtés, tel un repère silencieux mais inébranlable. Et voilà que, guidé par une mystérieuse synchronicité où le hasard semble s'effacer devant le destin, ma main s'est portée vers votre livre, extirpé parmi des centaines d'autres au cœur de ma bibliothèque, à l'instant même où mon âme en avait le besoin le plus absolu. Comme si les pages attendaient patiemment cette heure précise pour me murmurer leur vérité et faire écho aux mouvements secrets de mon existence. Pour avoir éclairé les méandres du cœur humain, pour avoir su nommer ce que l'on croyait indicible et pour cette présence tutélaire qui a traversé le temps jusqu'à ce matin béni, recevez, cher Monsieur Alberoni, mon admiration infinie et ma plus profonde gratitude.